Paris / 01-12-2018 /

Cet article n’a pas pour objectif d’être une analyse fine de l’enjeu politique derrière ce mouvement. C’est un récit de ce que j’ai pu observer en tant que photographe militant dans les rues de Paris ce 1er décembre.

Il n’est pas évident d’entamer les explications de cette journée agitée aux côtés des « gilets jaunes » à Paris. Arrivé à 11H à la Gare du Nord, je lis sur des sites de presse que la tension est déjà forte aux abords de l’Arc de Triomphe alors que le rassemblement n’est prévu officiellement qu’à 14h. La communication officielle du gouvernement et des forces de l’ordre explique que les manifestants auront la possibilité d’accéder aux Champs Elysées après avoir été fouillés à un des nombreux points de contrôle policier le long des Champs Elysées. Plus de 4000 CRS sont effectivement mobilisés pour l’occasion.

Je me mets alors en route pour rejoindre la Gare Saint-Lazare où les cheminots avaient organisé une Assemblée et un rdv pour rejoindre la manifestation. Mon objectif est de monter vers le haut des Champs Elysées, direction l’Arc de Triomphe. Les rues que je traverse sont presque vides, étrangement calmes. On peut croiser quelques manifestants avec leurs vestes jaunes ci et là qui cherchent aussi un moyen de rejoindre le rassemblement. Arrivé aux abords des Champs, je rejoins un groupe de 2-300 manifestants qui viennent d’être repoussés par les CRS quelques minutes plus tôt. Composition hétéroclite de jeunes, retraités, groupes d’amis, paysans, précaires,… ce groupe est bien décidé à se rendre sur les champs de manière non-violente. On arrive à hauteur d’un barrage de CRS, boucliers et matraques en main. Une dame essaye de parlementer avec eux mais le passage ne semble pas autorisé contrairement à ce qui est dis dans les médias : « Les gentils manifestants pourront passer, les casseurs seront arrêtés ». Je n’ai à ce moment là vraiment pas l’impression d’être entouré par des casseurs mais bon, je ne suis peut être pas un fin analyste …

Quelques minutes passent et un groupe se rapproche les mains en l’air du barrage policier avec comme message leur envie de passer et de manifester comme prévu. Ni une ni deux, une volée de lacrymogènes est envoyée, une charge rapide de CRS matraque au hasard deux-trois manifestants et un jeune se fait arrêter. La foule s’éloigne plus loin dans la rue prenant la direction d’un autre barrage aux cris de « Macron démission » « CRS avec nous! ».

Cette scène s’est reproduite toute la journée, partout, à chaque contact avec les CRS. En vérité, il n’était pas question que les manifestants puissent atteindre les Champs Elysées et la méthode utilisée a été celle d’une répression ouverte et de faire monter la tension tout au long de la journée. Des groupes de manifestants éparpillés tout autour de la zone protégée ont fait l’expérience de la violence d’état et d’une pluie incessante de lacrymogènes, de grenades explosives et de flashballs.

Face à ce constat de refus de laisser le rassemblement se dérouler normalement, bon nombre de manifestants venus avec des attentions non violentes ont commencé à se défendre, à dresser des barricades pour se protéger et à tenter d’avancer vers l’objectif qu’ils s’étaient fixés : les Champs Elysées. Des femmes, des jeunes, des vieux, des ouvriers, des paysans, … tout le monde s’y met. Je n’observe par contre aucune casse de vitrines, de cafés, de banques. Quand une personne un peu trop énervée commence à essayer de s’en prendre à une vitrine, il est directement arrêté par des gilets jaunes qui après l’avoir résonné reprennent à coeur leur mission de renvoyer les lacrymogènes vers leurs expéditeurs ou de consolider la barricade qui les protègent.

C’est pourquoi il est important de dénoncer le traitement médiatique et politique de cette journée. Si le terme casseur est celui utilisé pour désigner ceux qui veulent exprimer leur colère et qui ne se laissent pas faire face à la répression d’état, alors oui ils sont, nous sommes tous des casseurs ! Par contre, il semble évident que la stratégie utilisée hier à Paris par le gouvernement et ses forces de l’ordre a été de faire monter la pression et de provoquer des incidents qui donneront les images nécessaires à la criminalisation du mouvement. Reste à savoir si cela fonctionnera et si ils ne sont pas plutôt en train de radicaliser une frange importante des « gilets jaunes » mobilisés.

Bref, finalement, après de longs détours, nous arrivons enfin avec un groupe sur la place de l’Arc de Triomphe. La situation est la même que dans les rues aux alentours. Des milliers de gilets jaunes sont au milieu de la place aux pieds de l’Arc, entourés de nuages de lacrymogènes. L’air est difficilement respirable mais beaucoup discutent ouvertement en groupe de la nécessité de tenir la place. Cette situation perdure pendant des heures. Je croise et discute avec des travailleurs qui ont été de toutes les grèves ces dernières années contre les politiques antisociales, des retraités qui n’en peuvent plus de leur situation précaire après une vie de labeur, des jeunes paysans venus de province en groupe, un monsieur qui me dit de faire gaffe à un groupe de gars de la BAC me précisant au passage qu’il est policier mais qu’aujourd’hui il est « gilet jaune »,…

Impossible de finir cet article sans parler de deux choses rapidement : la présence de l’extrême-droite et la question de la « casse ». Alors oui il y a surement des éléments d’extrême droite, je ne les ai heureusement pas croisé. Il paraît que des militants de l’action française par exemple ont été présent sur une barricade dans la matinée avant de se faire chasser par certains manifestants. Tout ce que je peux dire, c’est que tout au long de la matinée, je n’ai croisé que des manifestants dénonçant la précarité dans laquelle le gouvernement et les riches les poussent, je n’ai vu que des tags dénonçant Macron et sa politique en faveur des riches. Pas un mot sur les immigrés, sur les fainéants ou sur quoique ce soit qui ferait parti du discours de la droite extrême. Sur la question des « casseurs », après des heures et des heures de répression, à la nuit tombante, certains petits groupes ont commencé à briser quelques vitrines et à bruler des voitures dans les rues autour de l’Arc de Triomphe. Ces actes ont été minoritaires et suite à la journée assez éprouvante vécue par tous les gilets jaunes présents, il semble que la colère avait atteint un tel paroxysme que peu y réagissaient comme si le message était : « Ok Macron, tu cherches la violence, et bien alors tu vas l’avoir ».

Karim Brikci-Nigassa  / Krasnyi Collective