Septembre 2015

Leros est une petite île grecque de la mer Égée. Son climat ensoleillé et sa proximité avec les côtes turques offrent aux yachts luxueux et aux voiliers de tout horizon une occasion de mouiller l’encre dans des eaux turquoises. Sa population ne dépasse pas les 5000 habitants en dehors de la saison touristique. Loin des préoccupations politiques et économiques du continent et de sa capitale, Athènes, ce petit bout de rocher vit au rythme de la pêche, des cultures et du tourisme. Bref, une île où tout le monde se connaît et où il y fait bon vivre.

Cependant, ces dernières semaines, Leros doit faire face à une crise migratoire sans précédent. Des hommes, des femmes, des enfants, des familles débarquent par centaines chaque jour en provenance essentiellement de Syrie et d’Irak mais aussi du Pakistan, d’Afghanistan, de Somalie et du Mali. La proximité de l’île avec la Turquie offre aux migrants une traversée courte mais dangereuse vers l’Europe, la terre promise, celle des Droits de l’Homme.

Depuis plusieurs mois, la Grèce est au centre de l’actualité politique et économique du vieux continent. Elle est victime des politiques d’austérités mises en place par nos dirigeants européens, qui démembrent morceau par morceau le berceau de notre civilisation. Tout un symbole pour le pays qui a vu naître les fondements de nos démocraties. Comme un malheur n’arrive jamais seul, ces mêmes politiques irresponsables, sont incapables de prendre des mesures communes qui font appel à la dignité humaine et à la protection des individus. Nos dirigeants endossent des œillères et distribuent quelques chèques, comme elle a coutume de faire, à la Grèce et à ses voisins méditerranéens en les laissant se dépêtrer seuls face aux destins tragiques des plus fragiles.

Les récents événements ont précipité mon départ pour tenter de comprendre la situation désespérée que vivent ces migrants. Leros est le lieu de transit vers le continent. Ils arrivent par centaines tous les jours, ils sont alors rassemblés dans le petit commissariat de l’île. Ils sont recensés et fichés, puis s’ensuivent les files dans les agences de voyages pour acheter des tickets pour le bateau qui assure la liaison vers Athènes.

En attendant le bateau : 

La liaison vers Athènes n’est pas quotidienne, l’attente d’un éventuel départ peut prendre plusieurs jours, pour ceux qui en ont les moyens. Nombre d’entre eux ont tout vendu pour rejoindre la Grèce. Ils s’entassent alors dans un bâtiment inachevé près du port. Il n’y a pas de portes, pas de fenêtres. Il y ni a ni eau courante ni toilette.

Un peu plus loin, un campement de fortune avec quelques tentes humanitaires dans la cour d’un bâtiment abandonné. Des hommes se lavent avec un tuyau d’arrosage. Le soleil est écrasant. Mon arrivée provoque la curiosité du camp. On me demande ce que je fais là. Une conversation s’engage. Essentiellement des hommes, ils viennent d’Irak. A leurs pieds, sur des cartons, un enfant se cache derrière leurs jambes. Il me sourit. Son père le relève et m’explique que les dents cariées de son enfant lui font mal. Il demande à son fils d’ouvrir la bouche pour me montrer une série de dents tachetées de points noirs.

Je leur demande où ils comptent aller après la Grèce. Les réponses fusent avec un large sourire; Allemagne, Belgique, Finlande, Angleterre… Je ne dis rien, pour ne pas gâcher leur enthousiasme. Un jeune africain approche. Il est seul. Il est la minorité des minorités. A son approche, les autres le regardent. Il me demande en anglais d’où je viens et s’il est possible de rejoindre la Belgique. Je lui réponds sans conviction que tout est possible. Je lui demande son âge. 22 ans.

Home sweet home :

A l’approche du bâtiment, une famille et d’autres personnes sont assises à l’ombre sur des cartons. Deux jeunes hommes viennent à ma rencontre. Ils me demandent ce que je veux. Je leur explique que je viens simplement parler. Le plus vieux se lève et nous rejoint. Ils viennent de Syrie. Nous engageons la discussion. Il me dit que chez lui, en Syrie, il était coiffeur.

Je lui demande combien lui a coûté son voyage : 2500 dollars par personne. Il a tout vendu pour sauver sa famille. Maintenant, ils sont bloqués en Grèce car ils n’ont plus un rond.
(Silence) Je veux prendre une photo, il refuse.
Un homme, la cinquantaine, approche. Je lui pose la question, tu voyages seul ? Oui. As tu des enfants? Oui, deux. Ils ne sont pas avec toi? Non, je n’avais pas suffisamment d’argent pour les emmener. Ils sont restés avec mes parents.

Un jeune du groupe me fixe du regard, on se sert la main. Il s’appelle Mohamed. Il a 22 ans, lui aussi voyage seul. Il m’explique qu’avant la guerre il était en quatrième année d’ingénieur. Son souhait est de terminer ses études. Je veux le prendre en photo. Il me dit non. Je lui demande pourquoi? Il me fait comprendre qu’il risque sa vie si on l’identifiait à son retour au pays. Il sort de sa poche une pièce de 5 cents. Il me dit : tu vois les deux faces de cette pièce ? Une face c’est Bachar al Assad  et l’autre face c’est Daesh.  Les deux faces sont les mêmes… Il n y aucune différence. C’est pour cette raison que j’ai quitté mon pays. Pour échapper à la mort et au chaos.

Il me parle ensuite de son peuple. Nous venons en Europe pour travailler comme des citoyens honnêtes. Nous voulons démarrer une nouvelle vie. Je lui parle alors de nos politiques anti-migratoires et des frontières bloquées. Il me répond que de toute façon il tentera sa chance. Il n’a pas d’autre alternative.

Il veut me montrer l’étage supérieur du bâtiment. Des déchets de toutes sortes jonchent le sol. Nous empruntons l’escalier de béton, la lumière disparaît. Un étroit couloir obscur où l’on devine une succession de pièces. Nous nous arrêtons. Mohamed demande aux occupants l’autorisation d’être photographiés. Trois ombres masculines occupent l’espace. Ils sont allongés sur des matelas de fortune. Ils me regardent et me saluent.

Dans la pièce suivante, des somaliens. Une famille au complet. Le père me présente sa femme et ses trois enfants. Il m’autorise à prendre des photos. Sa fille aînée, me sourit. Une jeune fille de 12 ans, fine et élancée. Son père lui demande de poser pour la photo. Elle me donne son plus beau sourire. Son père me dit qu’il voudrait rejoindre l’Allemagne mais il ne sait ni quand ni comment il va s’y prendre. Il me remercie chaleureusement pour ma visite. Je suis plutôt gêné et impuissant. Cet endroit sombre et obscur éclipse toute dignité humaine et plonge dans l’anonymat toutes ces personnes.

Nous rejoignons le centre du bâtiment où un puits de lumière est visible depuis le couloir central.
Mohamed m’explique que la nuit tombée, dans les pièces d’une superficie de 10m2, s’entassent plusieurs dizaines de personnes. Nous réempruntons l’escalier vers la sortie.
En bas des marches, un homme est en train de prier parmi les cartons. Mohamed me salue chaleureusement, nous nous reverrons peut-être, un jour. Inchallah.

En quittant le lieu une autre famille croise mon regard. Je vais à leur rencontre. Une petite fille de 5 ans, un petit garçon à peine plus âgé, et deux adolescents. Je m’adresse à la maman qui se débrouille en français. Ils viennent aussi de Syrie. Elle me montre sa petite fille qui visiblement ne se sentait pas bien, elle se mît à vomir. Les plus âgés lui viennent en aide. On la relève et on lui tient ses cheveux. La maman m’explique que c’est à cause de la chaleur.

Les mêmes réponses me sont données quant à la destination finale de leur périple. L’Europe du Nord.

La plage :

Il fait chaud, je décide de me baigner. Je marche jusqu’à la petite cabine de plage pour me changer. Mon regard croise celui de syriens. Je leur demande si tout va bien. Ils viennent vers moi. L’un d’entre eux s’appelle Ismaël, il a la quarantaine. Il me trouve sympathique, je suis l’un des premiers à leur adresser la parole.
Ismaël vient de Damas, il est pharmacien. Il me présente son fils, un jeune adolescent. « C’est pour sauver mon fils que j’ai tout quitté. Je ne voulais pas qu’il soit enrôlé de force dans l’armée de Bachar al Assad. Il en va de même pour les autres jeunes du groupe ». Il m’explique qu’il lui a fallu 20 jours pour rejoindre la Grèce. Il espère rejoindre l’Allemagne en 10 jours.
Je leur souhaite la bienvenue en Europe. Il est heureux, « thank you my friend », il me sert la main puis il me sert dans les bras.
Je lui décris néanmoins le contexte actuel en Europe et sa recrudescence anti-réfugié et xénophobe. Son visage se décompose. Son sourire s’efface. Il me répond : « j’ai quitté un business fleurissant, je possédais l’une des plus grosse pharmacie dans le centre de Damas, ma femme est restée sur place avec mes deux plus jeunes enfants, ainsi que mes parents trop âgés pour me suivre. C’est très difficile, moralement. Je vais vers l’inconnu, je ne parle pas Allemand et je ne connais personnes en Europe ». Je lui dis de ne pas baisser les bras et de garder espoir. Il me remercie de nouveaux et décide de prendre une photo de moi et du groupe avec son Smartphone.
Je lui demande si je peux les prendre en photo. « Que comptes tu faire des photos ?
C’est pour illustrer un article qui paraîtra sur le web. Il sourit tout en refusant.
« Ma famille est toujours à Damas, accepter d’être pris en photo et être publié c’est les condamner à mort. Ils les retrouveront…
Mais si tu le souhaites, une fois que je serai installé en Allemagne et que ma femme m’aura rejoint, je t’inviterai chez moi pour des photos. »
On se salue une dernière fois chaleureusement.

Notes personnelles :

Je compare Leros à l’œil d’un cyclone. La première partie du voyage se termine. Tous ces gens ont quitté un pays en guerre en laissant derrière eux leur existence, leur culture, leur famille. Ils ont traversé les frontières et toute la Turquie pour finalement arriver exténué sur une petite île paradisiaque. Pour une majorité d’entre eux, cette halte est une accalmie. Ils profitent du soleil, de la plage et du rythme de vie qu’offre l’île. Les plus aisés d’entre eux participent à l’économie locale. Les agences de voyages n’ont jamais enregistré autant de réservations de billets pour le bateau. Mais aussi, les sociétés de taxis, les commerces d’alimentations, les petites restaurations ainsi que les chambres d’hôtes quand ces dernières acceptent leur présence.
Cette courte période de repos est le signe des difficultés à venir. Rejoindre l’Europe du Nord, devenue une forteresse imperméable. Pour ceux qui auront le droit de s’installer dans nos frontières, les obstacles de la langue, de la culture et du climat seront encore autant de défis qu’ils devront relever.

Alex Trimboli / Collectif Krasnyi